Né à l'été 2014 sous l'impulsion visionnaire de la Galerie Itinerrance et de son fondateur franco-tunisien Mehdi Ben Cheikh, Djerbahood a transcendé le statut de simple exposition éphémère pour devenir l'un des musées à ciel ouvert les plus prestigieux au monde. Durant plusieurs mois, plus de 150 artistes venus d'une trentaine de nationalités ont été invités à séjourner dans le village historique d'Erriadh (autrefois nommé Hara Sghira). Loin des toiles conventionnelles ou des friches industrielles aseptisées des grandes métropoles occidentales, ces créateurs de renommée internationale ont posé leurs pigments sur des murs de chaux millénaires, des porches cintrés, des coupoles vernaculaires et des portes en bois clouté.
eL Seed : La maestria du calligraffiti poétique
Parmi les créations les plus bouleversantes d'Erriadh, les œuvres monumentales de l'artiste franco-tunisien eL Seed constituent un véritable pèlerinage pour les amateurs d'art contemporain. Pionnier mondial du « calligraffiti » — cette fusion saisissante entre calligraphie arabe classique et dynamisme gestuel du graffiti —, eL Seed a investi plusieurs pans de murs stratégiques du village.
Ses rubans calligraphiques aux nuances bleu cobalt et jaune solaire déploient des citations humanistes, notamment des versets de poètes arabes et des proverbes méditerranéens célébrant l'amour universel, la tolérance interculturelle et la fraternité. La fluidité des courbes arabes semble ici couler naturellement le long des arrêtes des façades chaulées, épousant le souffle du vent djerbien avec une grâce tellurique inégalée.
C215 : La délicatesse du pochoir sur les portes séculaires
Le virtuose français du pochoir à plusieurs passes, Christian Guémy alias C215, a choisi une approche profondément intimiste. Plutôt que de saturer de gigantesques façades, l'artiste s'est glissé dans les recoins les plus discrets d'Erriadh :
- Portraits d'anciens et regards d'enfants : C215 a peint avec une infinie tendresse les visages ridés des doyens du village et la joie pure des enfants croisés au coin des ruelles.
- Supports singuliers : De nombreuses œuvres ont été appliquées directement sur les battants patinés de portes séculaires, sur des compteurs électriques rouillés ou dans l'ébréchure d'une alcôve en pierre calcaire.
- Félins emblématiques : Ses chats aux moustaches ultra-détaillées et aux yeux pénétrants semblent veiller sur les pas de portes, rappelant la présence familière et paisible des félins qui peuplent Djerba.
ROA et Swoon : Bestiaire monumental et gravures humanistes
L'artiste belge ROA, célèbre pour ses fresques animalières monochromes en noir et blanc à l'encre et à la bombe, a offert à Erriadh des représentations saisissantes de la faune locale. Ses oiseaux marins, hérissons géants et caméléons anatomiques semblent émerger des briques de terre crue, créant un contraste saisissant avec la blancheur immaculée des venelles.
À ses côtés, la plasticienne américaine Swoon a disséminé ses gravures sur papier marouflé figurant des femmes fortes, des silhouettes maternelles et des scènes du quotidien transcendant les frontières géographiques. Avec les années et les intempéries douces du climat insulaire, la dégradation poétique du papier confère à ses œuvres une dimension archéologique émouvante.
Seth et Pantonio : Entre imaginaire enfantin et bancs de poissons célestes
Le peintre voyageur Seth (Julien Malland) a enchanté les murs d'Erriadh avec son style narratif si reconnaissable : des enfants peints de dos plongeant la tête dans des vortex d'arcs-en-ciel, ou semblant s'évader à travers des brèches découpées dans la chaux. Ses fresques apportent une touche de rêve et d'innocence pure qui résonne merveilleusement avec la sérénité du village.
Quant à l'artiste portugais Pantonio, il a marqué les esprits avec ses immenses rubans de poissons et d'oiseaux noirs aux ventres turquoise. Ses bancs d'animaux marins fuselés serpentent sur des façades entières de houchs djerbiens, donnant l'illusion que les ruelles d'Erriadh sont submergées par une marée onirique et bienfaisante.
Alexis Diaz et Inti : La minutie chirurgicale et les mythes universels
Le muraliste portoricain Alexis Diaz a fasciné les visiteurs par sa technique patiente au pinceau fin et à l'encre de Chine : une pieuvre gigantesque dont les tentacules forment le plumage d'un oiseau fantastique, exécutée avec une minutie quasi chirurgicale qui évoque les planches naturalistes du XVIIIe siècle.
L'artiste chilien Inti a quant à lui déployé ses personnages hybrides inspirés du folklore sud-américain et des carnavals andins, parés de colliers de perles, de graines et de symboles cosmiques, déclinés dans une palette ocre, or et pourpre qui dialogue à merveille avec la terre battue de l'île.
Comment repérer les œuvres phares au fil des venelles
Bien que plusieurs dizaines de fresques soient visibles dès l'entrée principale de la place d'Erriadh, le véritable plaisir de Djerbahood réside dans la flânerie improvisée. En s'enfonçant dans les impasses silencieuses bordées de bougainvilliers pourpres, l'œil attentif découvrira des pépites signées par d'autres géants de la scène contemporaine :
- Orticanoodles (Italie) : Leurs pochoirs typographiques et portraits matriciels d'une rigueur géométrique absolue.
- Deyaa (Arabie Saoudite) : Des compositions calligraphiques contemporaines lumineuses et aériennes.
- Phlegm (Royaume-Uni) : Ses créatures fantastiques longilignes et ses récits dessinés tout en encre noire.
« À Djerbahood, les murs ne séparent plus les hommes ; ils deviennent les pages ouvertes d'un dialogue artistique universel où l'Orient et l'Occident se parlent à voix basse. »