Patrimoine & Histoire

Le fort Ghazi Mustapha (Borj El Kebir) : Témoin des batailles navales historiques

Récit captivant au cœur de la plus imposante forteresse de Djerba, sentinelle de pierre dressée face à la mer qui vit s'affronter les corsaires de Dragut et les armadas espagnoles de Philippe II.

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Dressant ses murailles massives en grès coquillier face aux flots calmes de la marina de Houmt Souk, le Fort Ghazi Mustapha — universellement désigné par les Djerbiens sous le nom de Borj El Kebir (« le Grand Fort ») — est l'un des monuments historiques les plus imposants du sud tunisien. Témoin silencieux mais éloquent de plusieurs siècles de rivalités géopolitiques sanglantes entre puissances chrétiennes et empire ottoman pour le contrôle des routes maritimes méditerranéennes, cette forteresse offre aujourd'hui un voyage saisissant à travers les pages mouvementées de l'histoire maritime.

Une vigie stratégique au bord de la Méditerranée

Édifié à l'emplacement exact d'anciennes installations romaines qui gardaient l'entrée du canal de navigation reliant Djerba au golfe de Gabès, le Borj El Kebir s'impose par sa géométrie trapézoïdale puissante. Flanqué de tours rondes et carrées percées de meurtrières et d'embrasures pour canons de gros calibre, l'édifice est ceinturé d'un fossé profond jadis inondé par les marées, empêchant tout assaut frontal par surprise.

Des fondations aragonaises au génie militaire ottoman

L'histoire constructive du fort est un palimpseste d'influences européennes et maghrébines :

  • L'empreinte aragonaise du XIIIe siècle : C'est le roi de Sicile et aventurier Roger de Lauria qui fit bâtir les premiers bastions en 1289 pour consolider la domination catalane sur les pêcheries de poulpes et les éponges de l'île.
  • Le remaniement ottoman de Ghazi Mustapha : En 1560, après l'éviction définitive des troupes espagnoles, le caïd ottoman Ghazi Mustapha Bey fit considérablement agrandir et moderniser les fortifications pour y installer une puissante garnison de janissaires et une caserne permanente.

La tragique bataille navale de 1560 et la légende de Dragut

C'est au large immédiat du fort que se déroula, du 9 au 14 mai 1560, l'une des batailles navales les plus célèbres de la Renaissance : la bataille de Djerba. Une coalition maritime menée par l'Espagne de Philippe II, la république de Gênes et les chevaliers de Malte y fut prise au piège et anéantie par la flotte ottomane commandée par Piyale Pacha et le corsaire Dragut. Les soldats espagnols rescapés se retranchèrent dans le Borj El Kebir durant près de trois mois de siège héroïque avant de succomber à la soif.

Une stèle commémorative érigée à quelques mètres des remparts rappelle aujourd'hui le souvenir de ces affrontements homériques, symbolisant la réconciliation des peuples de part et d'autre de la Méditerranée.

Visiter les remparts, fossés et canons du fort aujourd'hui

Accessible à pied depuis le centre de Houmt Souk en longeant la promenade du port, le fort se visite aisément en une heure et demie. En franchissant la herse d'entrée restaurée, le visiteur découvre :

  • Une vaste cour intérieure dallée ornée de pièces d'artillerie d'époque en bronze et fer forgé.
  • Les cellules voûtées des soldats, la salle de prière et d'anciennes citernes assurant l'autonomie hydrique de la garnison.
  • Un chemin de ronde vertigineux offrant une vue imprenable à 360 degrés sur la mer, les barques de pêcheurs colorées et la palmeraie côtière.

Le panorama crépusculaire sur la marina de Houmt Souk

Le meilleur moment pour gravir les courtines sud du Borj El Kebir est incontestablement l'heure dorée, juste avant la fermeture des grilles. Lorsque la lumière déclinante réchauffe les pierres blondes de la forteresse et que la brise marine se lève, le spectacle des mâts de voiliers se balançant dans le port forme un contraste saisissant avec la sérénité retrouvée de ce lieu chargé d'histoire.

« Les pierres du Borj El Kebir gardent le fracas des canons et le souffle des tempêtes, mais elles racontent avant tout l'indomptable volonté de Djerba de demeurer libre. »