Au sud de Djerba, sur les rares hauteurs calcaires qui dominent la lagune de Boughrara, s'élève le village berbère de Guellala. Depuis plus de deux mille ans, ce bourg vit au rythme du pétrissage de l'argile et du crépitement des fours traditionnels. Réputée dans tout le bassin méditerranéen depuis l'époque carthaginoise pour la qualité exceptionnelle de ses récipients poreux conservant l'eau fraîche et ses grandes jarres de stockage d'huile d'olive, Guellala perpétue avec noblesse un artisanat qui fait la fierté de l'île.
Guellala : l'unique promontoire argileux de Djerba
Le sous-sol de Guellala recèle une argile calcaro-marneuse dense et élastique, extraite à la pioche dans des carrières souterraines de proximité. Pour obtenir la pâte parfaite, les artisans mélangent cette terre argileuse avec de l'eau saumâtre prélevée dans les puits côtiers locaux : cette salinité subtile confère à la terre cuite une porosité idéale qui permet à l'eau de transpirer légèrement, créant une réfrigération naturelle par évaporation thermique.
L'ingéniosité des ateliers troglodytiques semi-enterrés
L'une des particularités les plus saisissantes de Guellala réside dans l'architecture de ses ateliers dits troglodytiques. Creusés en partie sous terre dans les flancs de la colline, ces espaces voûtés maintiennent tout au long de l'année une température tempérée (autour de 20°C à 22°C) et un taux d'hygrométrie constant.
Ce microclimat souterrain empêche l'argile façonnée de sécher trop rapidement sous le vent chaud d'été, évitant ainsi les craquelures avant la cuisson finale dans de monumentaux fours à double foyer alimentés au bois de palmier séché et aux résidus de presse d'olives.
Du tour de pied à la cuisson au bois d'olivier
Pénétrer dans un atelier de Guellala, c'est contempler un ballet millénaire. Assis sur un banc maçonné, le maître potier entraîne d'un mouvement régulier du pied un grand volant d'inertie en bois. De ses mains agiles enduites de barbotine, la motte de terre informe s'étire en quelques instants sous les yeux émerveillés du voyageur pour devenir une élégante gargoulette élancée, un plat à couscous ou une coupelle à motifs berbères gravés à la pointe de roseau.
Le célèbre chameau magique : chef-d'œuvre d'ingénierie populaire
Parmi les créations emblématiques de Guellala, le « chameau magique » fascine les visiteurs du monde entier. Cette figurine creuse en terre cuite possède une énigme hydraulique remarquable :
- L'eau ou le thé s'introduit par un orifice dissimulé sous le ventre de l'animal.
- Une fois rempli et retourné à l'endroit, aucun liquide ne s'échappe par le fond grâce à un ingénieux système de double siphon intérieur inversé.
- Le breuvage est ensuite servi avec élégance par la gueule du dromadaire.
Ce tour de passe-passe technique, transmis de père en fils depuis des générations, illustre avec malice la virtuosité des artisans djerbiens.
Le Musée de Guellala et la sauvegarde des savoir-faire
Surplombant le village au sommet de la colline de Sidi Maâtoug, le Musée du Patrimoine de Guellala retrace les coutumes traditionnelles de Djerba à travers de superbes dioramas et scènes de la vie quotidienne insulaire : costumes de mariages brodés d'or, distillation d'eau de fleur d'oranger et techniques anciennes de tissage.
« À Guellala, chaque potier laisse sur la terre cuite l'empreinte de son âme et la mémoire vivante de Djerba. »